Usines fantômes, gestion hasardeuse : le scandale des stations d’épuration de Guadeloupe

Usines fantômes, gestion hasardeuse : le scandale des stations d'épuration de Guadeloupe

En Guadeloupe, plus de 70 % des stations d’épuration ne fonctionnent pas ou mal, et ce, malgré d’importants financements, notamment de l’Union européenne. Une catastrophe sanitaire et environnementale qui pèse sur toutes les eaux de baignade de cet archipel et département français d’outre-mer. France 24 a enquêté sur des années de mauvaise gestion.

« Bienvenue dans la station zombie », souffle Philippe Ramdini, dépité. L’élu siège dans l’opposition à Capesterre-Belle-Eau, en Guadeloupe. Bordée par l’océan Atlantique, la commune est située au pied du massif de la Soufrière, château d’eau naturel de l’île. Elle abrite aussi une imposante station d’épuration. Censée traiter les eaux usées des 16 000 habitants de la localité, cette usine illustre à elle seule le fiasco des systèmes d’épuration de Guadeloupe.

Construite en 2013, elle a coûté près de 10 millions d’euros, dont 5,17 millions proviennent de fonds européens, d’après un document transmis à France 24 par la Commission. Un équipement du dernier cri qui n’a jamais fonctionné, se désole l’élu au milieu des pompes et appareils de contrôle désormais hors d’usage. Une eau verdâtre croupit à la surface des bassins, tandis que des déchets s’amoncellent dans la cour.

La station d’épuration de Capesterre-Belle-Eau à l’abandon depuis 2013, février 2022. © France 24

Ainsi, depuis dix ans, la station vide et pourrissante de Capesterre recueille les eaux usées puis les déverse directement dans la mer. Une “bombe à retardement”, s’emporte Philippe Ramdini, inquiet des risques sanitaires et écologiques pour une île vivant en partie du tourisme.

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La faillite de la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbe

Comme pour la distribution de l’eau potable, les compétences concernant l’assainissement relèvent des collectivités locales, quand la sécurité sanitaire est du ressort de l’État. 

Selon Philippe Ramdini, si la station de Capesterre n’a jamais fonctionné, c’est la faute de la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbe, un groupement de 11 communes peuplées de 77 000 habitants. Principal problème selon l’élu : Grand Sud Caraïbe compterait de nombreux emplois fictifs. Sur les 250 salariés, la moitié serait concernée. De quoi plomber les comptes de la collectivité, devenue incapable d’assurer la gestion et l’entretien d’une usine de traitement d’eaux usées. 

Des accusations étayées par les rapports de la chambre régionale des comptes. En 2021, la juridiction financière pointait « une durée de travail inférieure à la durée légale », “le recrutement de nombreux agents sans besoin identifié » et “des charges de personnel en hausse de 46 % en quatre ans”. L’organe de contrôle s’alarmait aussi de l’absence de direction technique, pourtant indispensable au bon fonctionnement des systèmes d’épuration.

Jusqu’en 2019, Grand Sud Caraïbe est présidée par une figure politique incontournable en Guadeloupe, Lucette Michaux-Chevry. L’ancienne maire de Basse-Terre, qui a également dirigé la région et a été ministre de Jacques Chirac, est surnommée la “Dame de fer des Caraïbes”. 

Lucette Michaux-Chevry, alors sénatrice et présidente du Conseil régional de la Guadeloupe, à Basse-Terre, le 2 décembre 2003.
Lucette Michaux-Chevry, alors sénatrice et présidente du Conseil régional de la Guadeloupe, à Basse-Terre, le 2 décembre 2003. © Martin Bureau, AFP

Outre les mandats, elle collectionne les démêlés avec la justice. En avril 2022, le tribunal judiciaire de Basse-Terre s’intéresse à sa gestion à la tête de Grand Sud Caraïbe. Lucette Michaux-Chevry, tout comme des cadres de la collectivité et des chefs d’entreprise, est notamment accusée de détournement de fonds publics et de trafic d’influence entre 2010 et 2017.

Avant l’ouverture du procès, de façon anonyme, l’un de ses anciens collaborateurs décrivait à France 24 un réseau de corruption : “Michaux-Chevry utilisait les entreprises pour financer ses campagnes électorales, ses dépenses personnelles, les travaux chez elle dans ses appartements à Paris. Cela concernait surtout les grands travaux d’eau potable et d’assainissement, des marchés publics d’au moins un million d’euros par an.” Selon lui, les entreprises désireuses d’obtenir ces marchés devaient surfacturer leurs prestations, puis reverser une partie de l’argent en liquide.

Le 22 avril 2022, les peines tombent : 14 des 15 prévenus sont reconnus coupables. Décédée quelques mois plus tôt en septembre 2021, Lucette Michaux-Chevry échappe à une condamnation. Le tribunal ordonne toutefois la saisie de son assurance-vie de 345 000 euros, arguant que l’ancienne présidente de Grand Sud Caraïbe était la pierre angulaire du système.

L’ancienne élue laisse derrière elle une collectivité exsangue, qui présente un déficit de 71,63 millions d’euros, selon la chambre régionale des comptes.

Capesterre est loin d’être un cas isolé

Sur l’archipel, plus connu pour ses eaux cristallines que pour ses déboires financiers, aux scandales déjà documentés du chlordécone et des coupures d’eau, s’ajoute celui de l’assainissement, un service public totalement défaillant.

Sur les 18 grandes stations d’épuration que compte la Guadeloupe, 13 ne fonctionnent pas ou mal, selon le dernier rapport d’activité de la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal) datant de mai 2022. Elles ne remplissent pas leurs missions de filtration des boues et de rejets. 

France 24 s’est procuré des images des stations de Pointe à Donne, Petit-Bourg, Baillif, Baie-Mahault et Sainte-Rose. De l’eau marron y sort à gros bouillons ou pourrit à la surface des cuves, des ordures jonchent le sol, aucun personnel n’est visible.

Petite-Anse, une station de bric et de broc

Les petites stations ne sont pas épargnées. Si elles ne figurent pas sur les cartes officielles, elles sont tout aussi défaillantes. À la pointe Est de la Basse-Terre, Guillaume Coupérie-Eiffel, 30 ans, connaît bien le sujet. Cet ingénieur, arrivé en décembre 2020 de l’Hexagone, est membre d’une association d’usagers de l’eau. Il tient à nous montrer la mini-station de traitement des lotissements et de l’Ehpad de Petite-Anse, sur la commune de Bouillante. Totalement délabrée, l’usine a des allures d’installation de fortune.

Un grillage à moitié arraché tient lieu de clôture. À l’intérieur, des tuyaux rouillés parsèment le sol. Des bâches difformes et de vieilles planches camouflent les bassins. “Des cache-misère”, décrit l’ingénieur, découvrant un bac où circule une eau verdâtre et trouble.

Guillaume Coupérie-Eiffel visite la mini-station délabrée de Petite-Anse, février 2022.
Guillaume Coupérie-Eiffel visite la mini-station délabrée de Petite-Anse, février 2022. © France 24

Mais c’est le dernier bassin qui retient son attention. Une fois le couvercle soulevé, une odeur pestilentielle emplit l’atmosphère. “Ça ressemble à de la boue, ce sont en fait des restes d’excréments compactés, pas encore traités”, décrit Guillaume Coupérie-Eiffel.

Près de la plage, le canal pollué par les rejets de la mini-station d’épuration de Petite-Anse, février 2022.
Près de la plage, le canal pollué par les rejets de la mini-station d’épuration de Petite-Anse, février 2022. © France 24

Une bombe à retardement écologique et sanitaire

Des déjections directement rejetées dans l’étroit canal qui descend jusqu’à la plage, à une cinquantaine de mètres. La baignade y est régulièrement interdite. Un avis de l’agence régionale de santé (ARS) fait état de la présence d’Escherichia coli – le signe d’une contamination fécale – dans des proportions presque cinq fois supérieures au seuil autorisé. Pourtant, personne n’en tient compte. Les enfants pataugent dans les eaux usées. Les parents font mine de ne pas s’en inquiéter.Je sais qu’il y a des matières fécales, mais on se rince et puis la vie continue”, reconnaît un brin gêné un père de famille, un bébé dans les bras. 

Un avis de l’agence régionale de santé (ARS) fait état de la présence d’Escherichia coli dans les eaux de la plage de Petite-Anse, février 2022.
Un avis de l’agence régionale de santé (ARS) fait état de la présence d’Escherichia coli dans les eaux de la plage de Petite-Anse, février 2022. © France 24

Riverains, touristes, commerçants : tous s’en accommodent. “Je ne vais pas fermer mon local et me retrouver à la maison. On n’a rien d’autre. Il n’y a pas de travail en Guadeloupe”, justifie la gérante du restaurant Chez Chantal. 

En 2022, 15 % des plages de Guadeloupe ont été interdites ou déconseillées à la baignade, contre 2,2 % sur l’ensemble du territoire français. Selon l’ARS, si rien n’est fait, ce chiffre risque de s’envoler. 

Outre la menace pour le tourisme, la pollution des plages constitue aussi un enjeu écologique et de santé publique. 

À Grande-Terre, à l’autre bout du « papillon » que forment les deux principales îles de la Guadeloupe, la plage du Helleux – très appréciée des surfeurs – a été le théâtre d’une macabre découverte en juillet 2021 : des dizaines de poissons ont été retrouvés morts à la surface du ruisseau débouchant dans la mer. En cause : le fonctionnement défectueux de la station voisine. 

En juillet 2021, des dizaines de poissons ont été retrouvés morts à la surface du ruisseau débouchant dans la mer, au Helleux.
En juillet 2021, des dizaines de poissons ont été retrouvés morts à la surface du ruisseau débouchant dans la mer, au Helleux. © Guadeloupe La 1ère

Une exposition à une eau contaminée peut aussi avoir des conséquences sur la santé des baigneurs, surtout quand les stations débordent à la saison des pluies. “Quand la mangrove va s’ouvrir, on va avoir des otites ou des choses comme ça”, alerte le responsable du club de surf. “Il y a urgence à régler ce problème de station d’épuration”.

L’Union européenne, une vache à lait peu regardante sur l’usage des fonds

Dans tous les États membres de l’UE, la Commission européenne subventionne la mise aux normes des systèmes d’épuration. Depuis 2011, l’UE a ainsi investi 65 millions d’euros dans les stations de Guadeloupe, selon le site internet de la Deal.

Sollicitée sur le sujet dès février 2022 par France 24, la Commission européenne semblait alors ne pas avoir connaissance de l’état d’abandon de la station de Capesterre-Belle-Eau. Après s’être renseigné, le responsable des financements européens pour l’archipel, Pierre Dirlewanger, précisait dans un deuxième temps que le projet avait été déclaré achevé par le préfet en 2017. Une situation qui, selon lui, devrait conduire la Commission à réclamer des comptes à l’État français.

Ce qui n’empêche pas ce fonctionnaire de se féliciter, lors d’une mission en mai 2022 dans le département français d’outre-mer, de la bonne utilisation des fonds européens. « Jusqu’à présent, on n’a jamais eu de problèmes importants en Guadeloupe », assure-t-il alors dans une interview accordée au site Karib’info.

L’État reprend les choses en main

À de nombreuses reprises, les services de l’État ont mis en demeure les élus locaux, leur demandant de remettre en service les stations d’épuration. Selon le site de la Deal, en 2019 et 2020, 13 arrêtés préfectoraux ont été signés en ce sens. Rien n’y fait : les stations défectueuses continuent de déverser leurs eaux souillées dans la nature. 

En 2021, face à la défaillance des collectivités locales et au risque d’amendes de l’UE, les pouvoirs publics décident de prendre le dossier en main. Une structure unique de gestion de l’eau est créée. En 2023, l’État annonce 320 millions d’euros d’investissements publics, dont 73 millions de nouveaux crédits européens. 

La priorité : sécuriser l’approvisionnement en eau potable – la population restant confrontée à des coupures d’eau en raison de la vétusté du réseau – et mettre aux normes les stations d’épuration. Pour pallier le manque de personnel qualifié, Paris mandate six ingénieurs et choisit le directeur général de la nouvelle organisation de l’eau.

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De quoi rassurer Bruxelles. Aucune sanction n’est prévue contre la France. L’argent englouti dans les stations défectueuses n’aura pas à être remboursé. L’Union européenne accepte même de débloquer de nouveaux fonds. 

Le temps presse en Guadeloupe. Depuis septembre 2023, sur les eaux littorales, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) a placé les récifs coralliens en alerte maximale, pointant un « blanchissement sévère et risque de mortalité probable ». Un phénomène attribué au réchauffement climatique et à la pollution de l’eau, causée notamment par la défaillance des systèmes d’assainissement.

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