Une année en France : retraites, mort de Nahel et loi immigration

Une année en France : retraites, mort de Nahel et loi immigration

De la réforme des retraites à la loi immigration en passant par les affrontements à Sainte-Soline, les violences urbaines après la mort de Nahel ou l’assassinat de Dominique Bernard, la France a connu une année de troubles. Retour sur douze événements ayant marqué 2023.

  • Une réforme des retraites adoptée aux forceps

Des manifestent protestent contre la réforme des retraites et l’usage du 49.3 par le gouvernement, comparant Emmanuel Macron au roi Louis IV, le 23 mars 2023, à Paris. © Emmanuel Dunand, AFP

L’année 2023 débute en France par une réforme des retraites pour le moins impopulaire. Présentée le 10 janvier par la Première ministre Élisabeth Borne, la réforme vise à équilibrer le système en reculant l’âge légal de départ à la retraite de 62 ans à 64 ans, mais le Conseil d’orientation des retraites (COR) conteste lui-même « le bien-fondé » des arguments gouvernementaux.

De nombreuses manifestations sont organisées, dont trois réunissent plus d’1,2 million de personnes selon la police. Des raffineries, transports et ports sont bloqués, des concerts de casseroles rythment les sorties présidentielles. Prévue en mars, la première visite officielle en France du roi Charles III, qui aurait dû être sa première visite en tant que roi à l’étranger, est reportée à septembre, alors que des milliers de tonnes d’ordures non ramassées jonchent les trottoirs parisiens.

Malgré cette forte opposition, la réforme est définitivement adoptée le 15 avril, notamment par le recours à plusieurs procédures parlementaires permettant un « passage en force », dont l’article 49.3 de la Constitution, qui permet à l’exécutif d’adopter une loi sans la faire voter par les députés. Pour le Conseil de l’Europe, ce recours massif français au 49.3 « soulève des interrogations au regard de la séparation des pouvoirs ».

  • À Sainte-Soline, deux visions s’affrontent

Des affrontements ont opposé manifestants et gendarmes, samedi 25 mars, à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, en France.
Des affrontements ont opposé manifestants et gendarmes, samedi 25 mars, à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, en France. © Thibaud Mortiz, AFP

Le 25 mars, 6 000 personnes selon les autorités, 30 000 selon les organisateurs, manifestent contre la construction d’une mégabassine – un réservoir d’eau puisée dans les nappes phréatiques en hiver pour irriguer les terres agricoles en été – à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), à l’appel de la Confédération paysanne et des Soulèvements de la Terre (SLT), qui dénoncent un « accaparement » de l’eau par l’agro-industrie.

Interdite, la mobilisation écologiste donne lieu à une violente confrontation entre manifestants et forces de l’ordre. Celle-ci fait environ 200 blessés parmi les manifestants, dont deux personnes plongées dans le coma. La Ligue des droits de l’Homme (LDH) et un rapporteur de l’ONU dénoncent un usage « disproportionné » de la force du côté des gendarmes. De son côté, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, menace la LDH et parle d’écoterrorisme.

Au cœur du conflit sur les mégabassines, deux visions de l’agriculture s’opposent, symbole d’une guerre de l’eau à venir. Le 3 octobre, deux autres projets de mégabassines en Poitou-Charentes sont annulés par la justice administrative, qui souligne leur inadaptation aux effets du changement climatique.

  • Mayotte : lutte anti-migrants, insécurité et crise de l’eau

Un homme remplit des bidons d'eau potable près du bidonville du quartier "Talus 2" à Koungou, lors de son démantèlement dans le cadre de l'opération Wuambushu sur l'île de Mayotte dans l'océan Indien
Un homme remplit des bidons d’eau potable près du bidonville du quartier « Talus 2 » à Koungou, lors de son démantèlement dans le cadre de l’opération Wuambushu sur l’île de Mayotte dans l’océan Indien français, le 23 mai 2023. © Philippe Lopez, AFP

L’année 2023 n’a pas été de tout repos pour les Mahorais. La petite île française située entre le Mozambique et Madagascar a d’abord été le théâtre de l’opération « Wuambushu » (« reprise » en mahorais) menée par le ministère de l’Intérieur à partir du mois de mai. Contestée, celle-ci visait à démolir d’importants bidonvilles de Mayotte, à expulser des migrants illégaux et à lutter contre l’insécurité. Mais les objectifs n’ont pas été atteints, comme a pu le constater la Première ministre Élisabeth Borne, accueillie lors d’une visite, le 8 décembre, par une banderole « Mayotte, paradis transformée en enfer ».

Les affrontements entre groupes de jeunes de villages rivaux se multiplient et l’exaspération des habitants augmente. « Ce n’est pas digne de notre pays », a jugé la Première ministre, déterminée à « renforcer la lutte » contre l’immigration illégale, et « au-delà » à proposer des logements « dignes » aux personnes en situation régulière.

Pour ajouter à son malheur, Mayotte est également confrontée à une grave crise de l’eau en raison de la sécheresse. L’eau du robinet n’est ainsi disponible qu’un jour sur trois, obligeant l’État depuis le 20 novembre à fournir chaque jour 300 000 litres d’eau en bouteille à la population.

  • La Palme d’or pour la Française Justine Triet

Justine Triet, lauréate de la Palme d'or 2023 à Cannes.
Justine Triet, lauréate de la Palme d’or 2023 à Cannes. © Daniel Cole, AP

Le 27 mai, le film de Justine Triet, « Anatomie d’une chute », remporte la Palme d’or au festival de Cannes, faisant de la réalisatrice de 44 ans la troisième femme à décrocher la plus prestigieuse récompense du festival cannois, après Jane Campion en 1993 pour « La Leçon de piano » et une autre Française, Julia Ducournau, en 2021 pour « Titane ».

En recevant son prix, Justine Triet crée la polémique en reprochant au pouvoir sa réforme des retraites et sa politique culturelle.

« Anatomie d’une chute » est un drame sociétal qui questionne la relation homme-femme au sein du couple, à travers le procès d’une mère qui se retrouve inculpée du meurtre de son mari. Le film, dans lequel joue l’actrice allemande Sandra Hüller, dépasse le million d’entrées un mois après sa sortie en salles en août, et reçoit de multiples prix à l’étranger.

  • Sept nuits de violences urbaines après la mort de Nahel

Des policiers s'opposent à des jeunes dans les rues de Nanterre, en banlieue parisienne, le 30 juin 2023.
Des policiers s’opposent à des jeunes dans les rues de Nanterre, en banlieue parisienne, le 30 juin 2023. © Gonzalo Fuentes, Reuters

Le 27 juin, des violences urbaines éclatent dans le pays après la mort à Nanterre (Hauts-de-Seine) de Nahel, 17 ans, tué par un policier après un refus d’obtempérer en voiture. Une vidéo montre que le motard de la police tenait le jeune conducteur en joue quand il a tiré à bout portant. Emmanuel Macron évoque un acte « inexcusable ».

Colère et émeutes éclatent rapidement avec des destructions et des pillages dans plusieurs villes de France. Environ 45 000 policiers sont mobilisés cinq nuits de suite et près de 4 000 personnes sont interpellées. Le 4 juillet une désescalade se confirme au terme d’une 7e nuit d’émeutes marquée par une attaque à la voiture-bélier du domicile du maire de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne).

Le policier ayant tué Nahel est mis en examen pour homicide volontaire et écroué, tandis qu’un policier de la Bac de Marseille (Bouches-du-Rhône) soupçonné d’avoir blessé grièvement au crâne Hedi, 22 ans, en marge des émeutes, est placé en détention provisoire le 21 juillet, entraînant un mouvement de protestation dans la police.

La séquence fait ressurgir des problèmes déjà connus au sein de la police. Le 30 juin, les Nations unies demandent ainsi à la France de se pencher « sérieusement » sur les problèmes de racisme et de discrimination raciale au sein de ses forces de l’ordre. Mais l’unique réponse politique, le 26 octobre, concerne les émeutiers : Élisabeth Borne annonce envisager un « encadrement des délinquants », souvent mineurs, par des militaires et des « stages de responsabilité parentale » ou des peines de travaux d’intérêt général pour leurs parents. Face à la contestation au sein de la police de l’État de droit, en revanche, l’exécutif fait profil bas.

  • Une année à nouveau marquée par les canicules, les crues et les tempêtes

Des pompiers patrouillent dans une rue inondée de Saint-Etienne-au-Mont, près de Boulogne-sur-Mer, le 7 novembre 2023.
Des pompiers patrouillent dans une rue inondée de Saint-Etienne-au-Mont, près de Boulogne-sur-Mer, le 7 novembre 2023. © Pascal Rossignol, Reuters

Le 1er janvier 2023 est la quatrième journée la plus chaude enregistrée lors d’un mois de janvier dans l’hexagone depuis 1947, avec des records battus aussi bien à Dax (24 °C) qu’à Besançon (18,6 °C). Le 17 février, la France est à sec depuis 27 jours, « du jamais vu en hiver », selon Météo-France.

Et si l’été 2023 est moins spectaculaire que l’été 2022 avec moins d’incendies et des vagues de chaleur plus courtes, il bat tout de même des records avec une canicule tardive fin août. Le lundi 21 août est ainsi « la plus chaude jamais enregistrée après un 15 août », selon Météo-France.

Début novembre, les tempêtes Ciaran et Domingos font trois morts, privant plus d’un million de foyers d’électricité, surtout en Bretagne, et occasionnant des dommages estimés à 1,3 milliard d’euros. Le Nord et surtout le Pas-de-Calais sont touchés peu après par des inondations dues à des crues historiques. Plus de 240 communes sont classées en catastrophe naturelle.

  • L’appel des Restos du Cœur face à une pauvreté qui gagne du terrain

En France, face à l’inflation, les Restos du Cœur dans la tourmente
En France, face à l’inflation, les Restos du Cœur dans la tourmente © AFP

En pleine inflation, les Restos du Cœur, qui assurent 35 % de l’aide alimentaire en France, lancent le 3 septembre un cri d’alarme face à une « très forte hausse » des demandes qu’ils ne vont pas pouvoir satisfaire. Comme ses bénéficiaires, l’association voit son budget grevé par une hausse du prix des produits alimentaires de plus de 11 % en un an.

Le gouvernement promet une aide et présente le 18 septembre une nouvelle stratégie de lutte contre la pauvreté, jugée insuffisante. Il finit également par rétropédaler sur l’utilisation des tickets-restaurant pour faire ses courses alimentaires. « Ça craque de partout », répète le 10 octobre la FAS, fédération regroupant quelque 800 associations de lutte contre la précarité, au moment où plus de neuf millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Elle s’aggrave chez les femmes et les enfants, selon le Secours catholique.

  • Attaque du Hamas : marche contre l’antisémitisme, tâtonnements diplomatiques et fin de la Nupes

Une banderole est déployée lors de la marche contre l'antisémitisme à Paris, le 12 novembre 2023.
Une banderole est déployée lors de la marche contre l’antisémitisme à Paris, le 12 novembre 2023. © Claudia Greco, Reuters

L’attaque du Hamas du 7 octobre contre Israël a des répercussions en France, avec notamment une forte hausse des « actes ou propos » antisémites, selon le ministère de l’Intérieur. En réaction, des manifestations contre l’antisémitisme sont organisées le 12 novembre à l’appel des présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale. Elles réunissent plus de 180 000 personnes en France, mais la participation du Rassemblement national (RN) est vivement dénoncée par certains.

Sur le front diplomatique, Emmanuel Macron semble tâtonner. Après avoir semblé se ranger du côté d’Israël, la France organise début novembre à Paris une conférence humanitaire internationale pour Gaza.

La guerre entre Israël et le Hamas sonne par ailleurs le glas de la Nupes. La coalition de gauche (LFI, EELV, PCF, PS, Générations) avait démarré l’année unie dans son combat contre la réforme des retraites, mais se délite au fil des mois sous le poids de déchirements internes, échouant à bâtir des listes uniques aux élections sénatoriales et aux européennes à venir. Le PCF parle d’une « impasse », tandis que le PS suspend sa participation à l’intergroupe le 17 octobre, reprochant à Jean-Luc Mélenchon (LFI) de ne pas avoir désigné le Hamas comme une organisation « terroriste » après son attaque meurtrière contre Israël le 7 octobre.

  • Le professeur Dominique Bernard assassiné à Arras

Des fleurs déposées devant le lycée Gambetta, à Arras, samedi 14 octobre 2023.
Des fleurs déposées devant le lycée Gambetta, à Arras, samedi 14 octobre 2023. © Denis Charlet, AFP

Le 13 octobre, trois ans après le meurtre de Samuel Paty, Dominique Bernard, 57 ans, professeur de français au collège-lycée d’Arras (Pas-de-Calais), est poignardé à mort dans la cour par un ancien élève de l’établissement, âgé de 20 ans et fiché pour radicalisation islamiste. Trois autres personnes sont blessées dans l’attentat.

Avant de tuer, l’assaillant, né en Russie, a revendiqué son geste dans une vidéo au nom de l’organisation État islamique (EI). La France est placée en alerte « urgence attentat », tandis que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, est la cible des critiques de la droite et de l’extrême droite, qui l’accusent de ne pas avoir su empêcher ce nouvel attentat.

Dès lors, l’exécutif lance une opération fermeté dans son discours vis-à-vis des étrangers radicalisés et en profite pour souligner l’importance de voter son projet de loi immigration, que Les Républicains entendent durcir. Gérald Darmanin accuse par ailleurs le footballeur Karim Benzema d’entretenir des liens avec les Frères musulmans.

  • Procès inédit pour le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti

Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, le 29 novembre 2023, sortant du palais de Justice après la décision de la Cour de justice de la République de le relaxer.
Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, le 29 novembre 2023, sortant du palais de Justice après la décision de la Cour de justice de la République de le relaxer. © Alain Jocard, AFP

En étant jugé du 6 au 16 novembre pour conflit d’intérêts, Éric Dupond-Moretti devient le premier ministre de la Justice en exercice dans l’histoire de la Ve République à être jugé par la Cour de justice de la République (CJR). Il est toutefois maintenu au gouvernement, contrairement à une promesse de campagne de 2017 d’Emmanuel Macron voulant que tout ministre mis en examen soit contraint de démissionner.

Menacé d’un an de prison avec sursis, Éric Dupond-Moretti est relaxé le 29 novembre. Selon la CJR, dont les arrêts sont régulièrement décriés, le garde des Sceaux s’est bien placé en situation de conflit d’intérêts en ouvrant des enquêtes administratives contre quatre magistrats qu’il avait critiqués quand il était avocat, mais il ne peut être reconnu coupable, faute d’élément « intentionnel ».

  • La menace de l’ultradroite

Un membre du groupe d'extrême droite "Comité du 9-Mai" participe à la commémoration du 29e anniversaire de la mort de Sébastien Deyzieu du groupe d'ultradroite "Œuvre Française" à Paris le 6 mai 2023.
Un membre du groupe d’extrême droite « Comité du 9-Mai » participe à un rassemblement pour commémorer le 29ème anniversaire de la mort de Sébastien Deyzieu du groupe d’ultradroite « Œuvre Française » à Paris, le 6 mai 2023. © Emmanuel Dunand, AFP

Thomas, un lycéen de 16 ans, est mortellement blessé en marge d’un bal de village à Crépol (Drôme) dans la nuit de 18 au 19 novembre. Neuf jeunes, dont trois mineurs, sont mis en examen. Des groupes néonazis se mobilisent alors que droite et extrême droite multiplient tweets et déclarations faisant le lien entre ce meurtre, aux circonstances encore non établies, et l’immigration.

Le 28 novembre, Gérald Darmanin demande la dissolution de trois groupuscules d’ultradroite après une expédition punitive de militants nationalistes à Romans-sur-Isère, d’où sont originaires certains prévenus. Cette affaire, tout comme celle de la messagerie FR Deter quelques mois plus tôt, met en lumière le danger croissant que représente en France l’ultradroite.

  • Une loi immigration au parfum d’extrême droite

Marine Le Pen au milieu des députés du Rassemblement national, le 19 décembre 2023, à l'Assemblée nationale.
Marine Le Pen au milieu des députés du Rassemblement national, le 19 décembre 2023, à l’Assemblée nationale. © Julien de Rosa, AFP

Le 11 décembre, une motion de rejet du projet de loi immigration de Gérald Darmanin, à l’initiative des écologistes et adoptée avec les voix de la gauche, des LR et du RN, inflige une lourde défaite au gouvernement et un camouflet au ministre de l’Intérieur.

Le texte est finalement adopté au Parlement le 19 décembre, avec les voix de la droite et de l’extrême droite qui l’ont fortement durci en commission mixte paritaire. Ce vote, qui remet en cause le droit du sol, indigne nombre d’élus, certains promettant même de ne pas l’appliquer. Le RN se félicite d’une « victoire idéologique » en faveur de la « préférence nationale », quand LR revendique une « victoire historique ».

Opposé au texte, le ministre de la Santé, Aurélien Rousseau, démissionne, tandis que la majorité se fracture, 59 députés Renaissance, MoDem et Horizons votant contre ou s’abstenant.

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