« On va aller de drame en drame » : dans la Manche, les migrants prennent toujours plus de risques

"On va aller de drame en drame" : dans la Manche, les migrants prennent toujours plus de risques

Après la mort d’un migrant dans le naufrage d’une embarcation qui tentait d’atteindre les côtes britanniques dans la nuit de jeudi à vendredi, les associations de terrain tirent la sonnette d’alarme. Pour eux, les passeurs feront prendre toujours plus de risques aux migrants pour réussir les passages face aux renforts de forces de l’ordre.

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C’est décidément une semaine noire pour le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Après la motion de rejet votée par l’Assemblée nationale sur son projet de loi immigration, voilà son déplacement à Calais sur le thème de la lutte contre l’immigration irrégulière entaché d’un décès, vendredi 15 décembre.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, un migrant est en effet mort dans le naufrage d’une embarcation de 66 personnes qui tentait de traverser la Manche, au large de Gravelines (Nord) – le neuvième décès depuis le début de l’année. Un autre exilé a été retrouvé inanimé par les secours. Son pronostic vital était engagé lorsqu’il a été évacué en hélicoptère vers l’hôpital de Calais.

« Maintenant, il n’y a plus de règles »

« On assiste à de gros départs ces derniers jours. Hier, environ 700 migrants se sont déplacés uniquement sur le secteur de Grande-Synthe », rapporte Fabien Touchard, coordinateur de l’association Utopia 56. Massés dans des campements informels, à Grande-Synthe ou Calais, des centaines de migrants attendaient avec impatience la courte fenêtre météo qui devrait se refermer ce week-end pour tenter la périlleuse traversée en bateau vers le Royaume-Uni.

« Avant, les groupes se réunissaient le soir, et surtout à marée haute. Maintenant, il n’y a plus de règles », constate, dépité, Olivier Ternisien, coprésident de l’association Osmose 62, qui effectue des maraudes sociales dans le Boulonnais. « La semaine dernière, la météo était mauvaise, et on a quand même eu des tentatives de traversée, ce qui augmente forcément les risques », ajoute le bénévole.

Pas de chance, Gérald Darmanin avait choisi la journée de vendredi pour effectuer une visite express à Calais, notamment pour rencontrer les forces de l’ordre qui tentent inlassablement d’enrayer les traversées. « Depuis un certain temps, on a des témoignages d’exilés qui nous racontent que les forces de l’ordre crèvent le canot pneumatique dans l’eau. On n’avait jamais entendu d’histoire pareille auparavant », rapporte Olivier Ternisien.

Baisse du nombre de traversées

Après avoir vécu une semaine difficile sur le plan politique, Gérald Darmanin pouvait se féliciter d’avoir fait baisser le nombre de traversées en bateau entre la France et le Royaume-Uni. Selon la préfecture du Nord, 29 000 migrants sont parvenus à traverser la Manche cette année contre 44 000 l’année dernière, soit une baisse de 34 %.

Mais du côté des associations de terrain, on se méfie de ces chiffres qui cachent également d’autres réalités, à commencer par les conditions météorologiques, déterminantes pour les traversées. « On a eu un mois de juillet catastrophique, en comparaison à 2022 », détaille, par exemple, Olivier Ternisien.

« Les conditions particulièrement mauvaises cet été sont le premier facteur de cette baisse », confirme à France 24 une source policière habituée du sujet. « Mais il y a aussi la lutte active des services de police et gendarmerie sur les secteurs de départ. La coopération avec les pays frontaliers, notamment le Royaume-Uni, est de plus en plus efficace », ajoute-t-elle.

Il faut dire que le gouvernement conservateur britannique, lui aussi en difficulté dans le dossier migratoire, prévoit d’investir 500 millions d’euros sur quatre ans pour militariser davantage la frontière maritime et lutter contre l’immigration clandestine.

Des prises de risque toujours plus grandes

De leur côté, les passeurs de migrants changent de stratégie pour esquiver les forces de l’ordre. Après avoir imaginé le concept des « taxi-boats », des bateaux mis à l’eau en amont qui récupèrent les migrants directement dans l’eau – où les forces de l’ordre n’ont plus le droit d’intervenir –, les passeurs organisent maintenant des départs simultanés. « Comme ça, les forces de l’ordre arrêtent un ou deux bateaux, mais le troisième réussit à prendre la mer », explique Olivier Ternisien.

De son côté, Fabien Touchard d’Utopia 56 constate que les départs se font de toujours plus loin par rapport aux côtes britanniques : il n’y a que 42 kilomètres entre Calais et Douvres, au Royaume-Uni, mais le double entre les plages de Berck et Hastings, ce qui impose aux sauveteurs en mer de couvrir un périmètre toujours plus large. « La militarisation de la frontière conduit à prendre plus de risques », résume Fabien Touchard.

Quant aux migrants, ils sont bien obligés de se plier aux conditions des passeurs pour avoir une chance d’embarquer. « Les groupes sont de plus en plus grands, jusqu’à parfois 80 personnes par bateau, sur des canots qui ne changent, eux, pas de taille, ce qui crée inexorablement des tensions. On voit de plus en plus souvent des passeurs qui frappent les passagers indésirables », raconte le coprésident de l’association Osmose 62. « Les tensions s’expliquent, selon moi, par la détermination des migrants à partir, en raison de leur désir de rejoindre le Royaume-Uni mais aussi des prix payés », qui atteignent parfois plusieurs milliers d’euros par passager.

Dans le Nord, la fenêtre météo favorable aux départs devrait se terminer dans le week-end, laissant présager une baisse du nombre de traversées. Ce qui ne rassure pas pour autant les associations de terrain : « Pendant l’hiver, les camps se remplissent, et la tension augmente. On va continuer à aller de drame en drame », conclut Olivier Ternisien.

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