Malade, l’éducation française en proie au doute

Malade, l’éducation française en proie au doute

Nicole Belloubet a été nommée jeudi ministre de l’Éducation nationale en remplacement d’Amélie Oudéa-Castéra. Ancienne rectrice, elle devra soigner une école qui souffre de nombreux maux, en appliquant notamment le « choc des savoirs » voulu par Gabriel Attal, mais auquel s’opposent les enseignants.

Priorité du gouvernement, l’éducation va-t-elle enfin pouvoir retrouver ses lettres de noblesse ? C’est la lourde mission qui attend Nicole Belloubet, troisième ministre à poser ses cartons rue de Grenelle en six mois et même cinquième ministre de l’Éducation nationale en moins de deux ans – après Jean-Michel Blanquer, Pap Ndiaye, Gabriel Attal et Amélie Oudéa-Castéra.

Nicole Belloubet a souhaité, vendredi 9 février, lors de la cérémonie de passation de pouvoir avec Amélie Oudéa-Castéra – qui quitte le ministère au terme de 28 jours de polémiques –, l’instauration « très rapide d’un dialogue » avec les enseignants. « Je m’y attacherai dès la semaine prochaine. Vous pouvez compter sur mon engagement », a-t-elle dit.

La nouvelle ministre sait qu’elle arrive en terrain miné, au sein d’une institution en proie en doute et qui souffre de nombreux maux. Les enseignants ont d’ailleurs fait grève, jeudi 1er février et mardi 6 février, pour exprimer à la fois leur mal-être et leur opposition à l’application pour l’année scolaire prochaine des réformes de Gabriel Attal, notamment la mise en place des groupes de niveau en français et en mathématiques en classes de 6e et 5e.

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Intitulé « choc des savoirs », le plan de l’ex-ministre annoncé en décembre vise à relever le niveau des élèves, dont les résultats décevants ont une nouvelle fois été pointés, le 5 décembre dernier, par l’étude internationale Pisa. Consacrée aux systèmes éducatifs des pays de l’OCDE, celle-ci a révélé après la crise du Covid-19 une « baisse inédite » des performances des élèves de tous les pays membres, et en particulier chez les Français.

Parmi les 38 pays de l’OCDE, la France est ainsi classée 22e en maths, 24e en compréhension de l’écrit et 22e en sciences. Des résultats « parmi les plus bas jamais mesurés », selon l’OCDE. En mathématiques, elle connaît entre 2018, date de la dernière étude Pisa, et 2022 « une baisse historique du niveau des élèves », soulignait en décembre Éric Charbonnier, spécialiste de l’éducation à l’OCDE.

Marquée par un poids très fort de l’origine sociale dans la réussite des élèves, la France reste aussi « l’un des pays de l’OCDE où le lien entre le statut socio-économique des élèves et la performance qu’ils obtiennent au Pisa est le plus fort », indiquait l’OCDE.

« L’école publique n’est pas loin de l’effondrement »

Les raisons de ces mauvaises performances sont multiples. Les syndicats mettent surtout en avant le manque d’enseignants. « L’enquête Pisa est le miroir du bilan des politiques menées ces dernières années », affirme à France 24 Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, principal syndicat du second degré (collèges et lycées). « Or, pour améliorer le niveau et résorber les inégalités, il faut agir sur plusieurs leviers : d’abord s’assurer qu’il y a un professeur devant les élèves, mais aussi travailler sur l’attractivité du métier d’enseignant, sur leur formation et sur les conditions d’apprentissage des élèves. Car quand on est dans une classe à effectif réduit, on peut mieux progresser », juge la syndicaliste.

De fait, près de 8 865 postes de professeurs ont été supprimés dans le second degré public depuis 2017, selon le Snes-FSU, et la France a les classes les plus chargées d’Europe en collège et en lycée. À ces suppressions s’ajoutent les démissions. Celles-ci sont en constante augmentation depuis dix ans : de 399 lors de l’année scolaire 2012-2013, elles ont bondi à 2 411 en 2020-2021, selon les chiffres du ministère de l’Éducation nationale. Enfin, l’Éducation nationale a de plus en plus de mal à recruter. En 2023, sur plus de 23 800 postes ouverts dans l’enseignement public, 3 163 n’ont pas été pourvus.

« Entre le manque de profs, les démissions, la perte de sens, l’école publique n’est pas loin de l’effondrement », déplore Sophie Vénétitay.

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L’une des raisons principales de ces difficultés tient au salaire des enseignants, jugé trop faible. Il y a par conséquent moins de candidats aux concours, ce qui entraîne une baisse du niveau. Ainsi, le seuil d’admission ne cesse de reculer. Il est par exemple passé pour le Capes de mathématiques de 9,5/20 (pour 4 000 candidats) en 2006 à 8/20 (pour 2 000 candidats) en 2021, souligne Le Point. Même constat dans le premier degré : le seuil d’admission au concours externe de professeurs des écoles est tombé en 2021 à 8/20 dans l’académie de Versailles et même à 6/20 dans l’académie de Créteil, selon les chiffres du ministère.

Par ailleurs, le manque d’enseignants entraîne bien souvent leur non-remplacement lorsqu’ils sont absents. Deux millions d’heures de cours n’ont ainsi pas été assurées entre 2018 et 2019, selon un rapport de la Cour des comptes publié en 2021.

Enfin le manque d’autonomie des établissements scolaires est également pointé du doigt depuis plusieurs années, notamment par Emmanuel Macron. L’étude Pisa lui donne en partie raison. « Plus les établissements ont d’autonomie, meilleurs sont les résultats moyens en mathématiques ; toutefois, cette relation a davantage de chances de se vérifier si les autorités éducatives et les établissements disposent de certains mécanismes d’assurance qualité », souligne l’OCDE.

Critique des « fariboles sur la restauration de l’autorité ou le port de la blouse »

Le « choc des savoirs » de Gabriel Attal permettra-t-il de résoudre ces nombreuses difficultés de l’école française ? Nicole Belloubet a désormais la charge de mettre en application ses mesures, un choix qui étonne le Snes-FSU.

« C’est quelqu’un qui connait l’Éducation nationale car elle a été rectrice (de l’académie de Limoges puis de Toulouse entre 1997 et 2005, NDLR), mais on se demande vraiment quelle ministre elle va être. Sera-t-elle capable de taper du poing sur la table comme quand elle avait démissionné ou bien sera-t-elle sur la même ligne que le président de la République et le Premier ministre sur l’uniforme et les groupes de niveau ? », s’interroge Sophie Vénétitay.

À la tête de l’académie de Toulouse en 2000, Nicole Belloubet avait en effet démissionné en 2005 avec fracas, critiquant le manque de moyens octroyés par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Et dans un article publié en 2016 dans la revue Après-demain, elle avait critiqué les « fariboles sur la restauration de l’autorité ou le port de la blouse », des orientations défendues aujourd’hui par Emmanuel Macron et Gabriel Attal.

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Vendredi matin, lors de la passation de pouvoirs, la ministre a pris soin d’évoquer « les valeurs de respect et d’autorité ». Une façon de montrer qu’elle endossait cette politique. Mais elle a aussi affirmé souhaiter « tout faire pour mettre en place un système qui contribue à réduire les inégalités sociales, qui refuse tout tri social et qui n’exclut pas les élèves par l’échec ». Des paroles cette fois-ci destinées à ceux qui craignent un tri entre élèves que pourraient entraîner les groupes de niveau en français et mathématiques au collège en classe de 6e et 5e.

« Elle a conscience qu’elle arrive dans un contexte incandescent. Je note qu’elle n’a pas employé l’expression ‘groupes de niveau’ et qu’elle a parlé de lutte contre les inégalités. Maintenant, il faut qu’elle passe aux actes. Son premier geste ne peut pas être de publier des textes qui font l’unanimité contre eux », insiste la secrétaire générale du Snes-FSU.

Sophie Vénétitay fait référence au vote, jeudi soir, du Conseil supérieur de l’éducation. Invitée à se prononcer sur le texte organisant les groupes de niveau, cette assemblée consultative l’a rejeté avec 67 voix contre, une abstention et aucune voix pour. Si l’exécutif et les enseignants s’accordent sur le constat du malaise existant à l’école, les remèdes pour la soigner font débat.

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