L’expérimentation de l’uniforme à l’école, un « sparadrap » sur les vrais problèmes scolaires

L’expérimentation de l’uniforme à l’école, un "sparadrap" sur les vrais problèmes scolaires

Alors que les élèves sont retournés en classe après les vacances de fin d’année, la rentrée de septembre s’annonce différente dans plusieurs établissements : l’uniforme scolaire obligatoire sera testé pendant deux ans dans certaines écoles primaires, collèges et lycées. Une initiative décidée par le précédent ministre de l’Éducation, Gabriel Attal, lors de son bref passage rue de Grenelle. Enseignants, psychologues et experts restent, eux, dubitatifs quant à l’intérêt de la mesure.

Deux hauts bleu marine – un pull et un polo à manches courtes – habillent deux mannequins postés sur une scène. Sur la poitrine sont brodés un petit drapeau français, à droite, et les mots « La région Auvergne-Rhône-Alpes » à gauche.

Tout fier, le président de région Laurent Wauquiez (Les Républicains) a annoncé sur X le 21 décembre que ces prototypes d’uniformes scolaires seront « expérimentés » dans cinq établissements auvergnats et rhônalpins à la prochaine rentrée scolaire, en septembre.

Un uniforme garanti « 100 % fabriqué par les entreprises textiles régionales », a-t-il assuré, soulignant que cette initiative était « durable et bonne pour l’emploi ».


Mais de nombreux lycéens de la région ne semblent pas partager son enthousiasme, et certains se moquent sur TikTok d’un uniforme qu’ils considèrent comme peu esthétique, voire gênant.

Un ministre « pas encore convaincu »

Avant cette annonce de Laurent Wauquiez, le désormais ex-ministre de l’Éducation, Gabriel Attal, avait présenté le 6 décembre un plan pour tester les uniformes scolaires dans plusieurs établissements.

Les écoles publiques des communes volontaires pourront mettre en place cette expérimentation dès septembre, voire dès le printemps pour les plus « motivées ». Tourcoing, Reims, Nice ainsi que les départements de l’Allier et des Alpes-Maritimes se sont montrés intéressés par ce test. L’adoption de l’uniforme nécessitera une modification du règlement intérieur des établissements qui s’engageront dans cette voie.

Et, bien sûr, l’uniforme a un coût : le kit de base pour chaque élève – cinq polos, deux pulls et deux pantalons – reviendrait à environ 200 euros, selon Franceinfo. Mais les familles n’en feront pas les frais, puisque la moitié du coût sera prise en charge par les collectivités locales et l’autre moitié par l’État.

Malgré la réaction enthousiaste d’une poignée de municipalités, Gabriel Attal lui-même s’interrogeait sur cette expérimentation. « Je suis partagé sur la question des uniformes. Je ne suis pas encore convaincu que ce soit une solution qui permettrait de tout régler », a-t-il admis sur Franceinfo. Les enseignants, les psychologues et les spécialistes de la question ne le sont pas non plus.

Sur la laïcité, cela « ne changera pas grand-chose »

L’un des principaux arguments du gouvernement en faveur de l’uniforme à l’école est qu’il pourrait freiner les futures tentatives d’atteinte à la laïcité – alors que des controverses autour des vêtements associés à l’islam s’imposent régulièrement dans le débat public.

Le 4 septembre, l’exécutif a interdit les abayas, longues robes portées par des femmes et des jeunes filles, considérées comme « contraires » aux valeurs laïques françaises. Cette interdiction a suscité une vague de colère à travers le pays, certains estimant que les vêtements amples couvrant le corps ne constituaient pas une manifestation ostentatoire de la religion et ne devraient pas être interdits.

Le principe de laïcité signifie que le port de tout signe ou vêtement manifestant l’appartenance religieuse d’un étudiant est contraire à la loi. Une loi votée en 2004 interdit les « signes religieux ostentatoires » dans les écoles publiques – y compris les foulards musulmans, les grandes croix chrétiennes, les kippas juives ou encore les turbans portés par les sikhs.

« Honnêtement, je ne pense pas que l’uniforme changera quoi que ce soit au climat social dans les écoles », estime Sabrina* après avoir laissé échapper un soupir audible. Pour cette ancienne institutrice et actuelle psychologue scolaire dans le 20e arrondissement de Paris, « peut-être que les élèves se sentiront moins différents les uns des autres, ou qu’ils n’auront plus à se demander comment s’habiller chaque matin ». Mais pour ce qui est de la laïcité, de la discipline ou du harcèlement scolaire, elle « ne pense pas que cela changera grand-chose ».

« Les formes de violence ne proviennent pas des vêtements portés par les élèves »

Les violences ont augmenté dans les établissements scolaires ces dernières années, suscitant un débat intense sur la manière d’améliorer la sécurité. En octobre, un ancien élève d’un lycée d’Arras, fiché S, a poignardé mortellement Dominique Bernard, un professeur de français. En décembre, une collégienne de 12 ans a menacé à Rennes un enseignant avec un couteau de cuisine. Le même mois, plusieurs adolescents ont été condamnés pour leur rôle dans l’assassinat du professeur Samuel Paty, en 2020.

Selon le précédent ministre de l’Éducation, l’expérimentation de l’uniforme vise à mesurer son impact sur les questions de laïcité, de harcèlement, d’autorité, de résultats scolaires ou encore d’inégalités sociales. Sur ce dernier point, Sabrina note que « même les enfants sentent bien que les différences sociales vont au-delà des possessions matérielles ». Et d’ajouter : « Le fait d’avoir des baskets trouées ou non est quelque chose de visible. Cela n’effacera pas les différences sociales. »

Céline* abonde dans son sens. « Les formes de violence ne proviennent pas des vêtements portés par les élèves », assure cette enseignante. « Regardez des pays comme le Royaume-Uni, où les uniformes sont utilisés depuis de nombreuses années. Le manque d’autorité des enseignants ou des écoles et le harcèlement y sont toujours un problème. »

Les écoles qui vont se prêter au test exigeront de leurs élèves qu’ils portent un uniforme pendant deux ans, afin que les chercheurs procèdent à une évaluation scientifique et examinent si l’expérience a été efficace ou non. Mais les recherches menées dans des pays où ce vêtement unique est déjà en vigueur – comme aux États-Unis ou au Royaume-Uni – suggèrent que la réalité n’est pas si simple.

« Bien que les uniformes homogénéisent les élèves et peuvent constituer un système de contrôle et de discipline, il n’existe aucune étude permettant d’étayer l’idée qu’ils contribuent à réduire la violence, prévenir le harcèlement ou améliorer les résultats scolaires », affirme Rachel Shanks, maîtresse de conférences à l’université d’Aberdeen, en Écosse.

La chercheuse, spécialiste des uniformes scolaires, a même constaté que ce vêtement unique peut même, parfois, renforcer les discriminations. À Washington, les élèves noires ont, par exemple, vingt fois plus de chance que les filles blanches d’être renvoyées de l’école pour avoir enfreint les codes vestimentaires.

« La France a peur de l’islamisation »

L’idée de l’uniforme obligatoire dans les écoles publiques françaises n’est pas nouvelle. Elle est en outre essentiellement portée par des hommes politiques de droite et d’extrême droite. L’ancien ministre de l’Éducation Xavier Darcos a défendu cette idée dès 2003. Jean-Michel Blanquer, l’un de ses successeurs, aussi.

La mesure figurait également dans le programme de campagne de la candidate d’extrême droite Marine Le Pen en 2022. Son parti, le Rassemblement national, a d’ailleurs déposé une proposition de loi en ce sens en janvier 2023, qui avait été rejetée par la majorité présidentielle.

« Chaque fois que les symboles de la République sont menacés, ce genre de proposition surgit comme un gadget politique », constate Hamid*, enseignant dans un lycée professionnel de la banlieue sud de Paris.

Sabrina et Anne*, professeures de lettres dans un collège de Seine-Saint-Denis, estiment toutes deux qu’il s’agit d’une démarche politique visant à réprimer les valeurs républicaines françaises. « Pour moi, cela évoque immédiatement les images d’une société fasciste », estime Anne. Pour Sabrina, « la France a peur de l’islamisation et de la radicalisation. Et pour répondre à cette peur, le gouvernement a décidé de mettre un sparadrap sur la question. »

Les écoles ont d’autres priorités

L’idée que l’uniforme ne mettra pas fin au harcèlement scolaire, aux inégalités sociales et ne renforcera pas la laïcité fait consensus chez les enseignants, leurs syndicats et les experts de l’éducation. En fait, les écoles publiques font face à des problèmes plus importants à aborder dans leur ensemble.

Pour Rachel Shanks, « les uniformes scolaires sont parfois considérés comme une solution de facilité pour résoudre des problèmes qui proviennent en fait de l’extérieur, et que les écoles ne peuvent pas vraiment résoudre ». Céline, qui est du même avis, remarque que « le port de l’uniforme est régulièrement proposé comme une sorte de retour à l’autorité des années passées ».

Les uniformes ne sont pas une priorité pour de nombreuses écoles publiques. Ces dernières ne sont pas en mesure de répondre aux besoins de leurs élèves en raison d’un sous-financement chronique. Des milliers de postes d’enseignant n’ont pas été pourvus à la dernière rentrée scolaire en raison de difficultés de recrutement. Les professeurs déplorent la détérioration de leurs conditions de travail et ont même manifesté pour la dénoncer.

« Compte tenu du faible taux de réussite des lycées professionnels français ces dernières années, notre priorité est d’améliorer nos conditions de travail, d’augmenter les salaires des enseignants pour favoriser le recrutement, d’aider les élèves à trouver des stages, de leur fournir des outils informatiques… », énumère Hamid.

« Dans mon école, la priorité actuelle est d’aider les enseignants à faire leur travail », renchérit Sabrina. « S’il y a de l’argent à dépenser, autant le dépenser ailleurs [que dans les uniformes, NDLR]. » Et Céline de conclure : « L’école est toujours présentée comme un amortisseur des maux de la société, mais elle ne peut pas tout régler ».

* Pour préserver en partie l’anonymat des personnes interrogées, seuls leurs prénoms sont donnés.

Cet article est une adaptation, la version originale, en anglais, est signée Lara Bullens.

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