« La politique s’est toujours mêlée du foot » : à Abidjan, l’histoire du football ivoirien à l’honneur

"La politique s'est toujours mêlée du foot" : à Abidjan, l'histoire du football ivoirien à l'honneur

De notre envoyé spécial à Abidjan – Dans les rues du Plateau, à Abidjan, l’exposition « Y a Match. Mémoires d’éléphants, Histoires de CAN » célèbre le football ivoirien. Initiée par Yacouba Konaté, elle évoque les moments clés mêlant sport et politique et révèle la manière dont le football a forgé l’identité et œuvré à la réconciliation nationale. Interview avec son directeur.

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Un Didier Drogba concentré au moment de tirer, des sculptures sur une mini terrain de football appelant au rapprochement des peuples, des multiples coupures de presse… Dans le quartier du Plateau d’Abidjan, l’exposition « Y a Match. Mémoires d’Éléphants, Histoires de CAN » retrace la riche histoire du ballon rond en Côte d’Ivoire.

CAN 2024 : l’histoire du football ivoirien en quatre moments clés

CAN 2024 : une exposition met à l'honneur l'histoire du football ivoirien
CAN 2024 : une exposition met à l’honneur l’histoire du football ivoirien © France 24

À l’origine de l’initiative, Yacouba Konaté, historien de formation et directeur de la Rotonde des arts contemporains. Du haut de ses 70 ans, c’est un véritable passionné de la riche histoire du football local et de ses Éléphants. L’idée de cette exposition lui est venu bien avant la Coupe d’Afrique qui anime son pays depuis le 13 février.

Elle remonte à 2006 et à la première Coupe du monde disputé par la Côte d’Ivoire. Cette année-là, il voit les joueurs de l’équipe nationale se laisser impressionner par l’histoire et les trophées clinquants exposés dans les stades allemands. Il rêve alors d’une exhibition similaire dans son pays pour infliger la même pression aux adversaires des Éléphants. La CAN 2024 lui donne l’occasion d’accomplir son vieux rêve.

Une des sculptures de l'exposition "Mémoires d'Elephants" représentant un terrain de football.
Une des sculptures de l’exposition « Mémoires d’Élephants ». © Romain Houeix, France 24

Quel est le but de l’exposition ?

L’objectif, c’est de montrer que la Côte d’Ivoire est une terre de foot et de champions, et que l’hospitalité dont elle se prévaut n’est pas un vain mot. L’autre objectif est de valoriser les archives nationales pour montrer aux politiques que s’ils veulent créer un musée du football, ou tout simplement un musée du sport, il y a de la matière pour réussir ce challenge. Et je pense que la Côte d’Ivoire a besoin d’un musée du sport.

L’exposition que vous avez montée retrace l’histoire du football en Côte d’Ivoire. Une histoire qui a l’air de se cristalliser en quatre moments clés : pouvez-vous les citer ?

À l’entrée de l’exposition, on voit l’année 1984. C’est le moment où la Côte d’Ivoire commence à croire politiquement de manière très forte au foot. Elle est organisée dans le pays, mais elle n’a pas été planifiée. Le pays organisateur renonce au dernier moment et la CAF la propose à la Côte d’Ivoire. A l’époque, le président Felix Houphouët-Boigny ne croit pas au foot. Il mise beaucoup plus sur la boxe et un peu sur l’athlétisme. Mais il voit l’engouement autour la CAN, alors même que nous avons perdu et que nous ne sommes même pas sorti des matchs de poule. Donc il commence à s’y intéresser.

À partir de ce moment-là, un dispositif se met en place pour stabiliser l’équipe nationale autour du capitaine Gadji Celi. On arrive vite à 1992, l’année où on gagne. C »est un moment décisif. Nos victoires à la CAN se sont toujours décidées aux tirs au but. Toute la Côte d’Ivoire se souvient de cette CAN…

La sculpture du milieu représente la légende ivoiriene Didier Drogba.
La sculpture du milieu représente la légende ivoiriene Didier Drogba. © Romain Houeix, France 24

Le troisième moment mis en avant, c’est 2015 et notre deuxième victoire à la CAN. Ça correspond à un moment où le football, les joueurs, l’essentiel des joueurs, vit et travaille à l’étranger. On a vraiment une sorte de bascule. À partir des années 2000, l’essentiel des champions de Côte d’Ivoire jouent dans les plus grands championnats d’Europe. L’ossature des équipes est constituée à 90 % de joueurs qui sont des expatriés, que ce soit de Côte d’Ivoire, du Sénégal ou du Mali. C’est des gens qui jouent dans des championnats européens. Nous sommes dans une structuration du football que l’on peut qualifier de « mondialisée ». C’est aussi le retour des héros nationaux, qui envoient le signal aux jeunes d’ici et au monde entier que l’Afrique a des talents.

Le quatrième moment mis en lumière ici est particulièrement intéressant. Il s’agit de 2006, et c’est un évènement à la fois footballistique et politique : la qualification de la Côte d’Ivoire à la Coupe du monde pour la première fois et le rôle joué par les Éléphants dans le processus de paix ? Le football devient politique ?

La politique, s’est toujours mêlée au football. En septembre 2002, le pays est pratiquement divisé en deux [en raison d’une tentative de Coup d’État, NDLR]. En 2005, quand la Côte d’Ivoire finit par se qualifier pour la Coupe du monde pour la première fois de son histoire, les joueurs de l’équipe nationale font cette imploration. Ils demandent la paix en se mettant à genoux. Didier Drogba se met à genoux pour demander à tous les Ivoiriens de marcher vers la paix. C’était un moment très fort et émouvant.

Les politiciens comprennent qu’ils peuvent mettre en scène la réconciliation en envoyant les équipes de football jouer à l’intérieur du pays, à Bouaké, qui est la capitale de la rébellion. Le pont est fait entre les deux parties, le Nord et le Sud, par les footballeurs qui vont régulièrement jouer là-bas. Et c’est pour cela d’ailleurs que le stade de Bouaké s’appelle Stade de la Paix.


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