« La Ferme des Bertrand » de Gilles Perret retrace 50 ans d’histoire d’une production laitière

"La Ferme des Bertrand" de Gilles Perret retrace 50 ans d’histoire d’une production laitière

Le nouveau film de Gilles Perret détonne dans le paysage du cinéma français. Le film raconte l’histoire de la réussite d’une famille de producteurs laitiers, sur trois générations. La sortie du documentaire en salles mercredi 31 janvier a une résonnance particulière alors que les agriculteurs français manifestent contre les taxes, les revenus en baisse et le poids des normes qui, expliquent-ils, détruisent leurs moyens de subsistance.

La condition des agriculteurs français est un thème récurrent du cinéma hexagonal. Mais ce sont les entreprises familiales sinistrées que la vie moderne a laissées de côté qui sont évoquées, en général. Dans sa trilogie « Profils paysans », Raymond Depardon suit des agriculteurs et des bergers octogénaires qui œuvrent dans des régions minées par l’exode rural. D’autres se sont intéressés aux dégâts causés par l’agriculture intensive et l’industrie agrochimique, qui ont poussé à la faillite des exploitations familiales.

Les agriculteurs français sont moins d’un demi-million de personnes aujourd’hui, contre 2 millions et demi en 1955. Mais ce monde en déclin occupe toujours une place importante dans l’imaginaire national, dans un pays en proie à la nostalgie de son passé rural et à la culpabilité face aux difficultés vécues par tant d’entre eux.

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« La Ferme des Bertrand », qui sort le 31 janvier 2024 dans les salles françaises, raconte une autre histoire : celle de la transition réussie d’un élevage laitier de montagne vers la modernité, sur trois générations.

L’objectif n’est pas de minimiser ou d’ignorer le combat des autres, explique le réalisateur Gilles Perret, qui a co-écrit le documentaire avec sa campagne Marion Richoux. Mais de mettre en lumière une agriculture à la fois viable et attractive, profondément respectueuse de l’environnement.

Succès économique, échec humain

Au début du film, les spectateurs font la connaissance d’un trio de frères torse nu, cassant des cailloux pour construire les fondations de la salle de traite. Leurs corps minces et musclés témoignent d’une vie austère, marquée par le labeur et la frugalité. Les images en noir et blanc proviennent d’un documentaire de 1972 tourné pour la télévision française dans le hameau alpin où a grandi Gilles Perret, à quelques encablures de la ferme des frères Bertrand.

Vingt-cinq ans plus tard, Gilles Perret reprend une caméra pour filmer le même trio. Celui-ci s’apprête à transmettre la ferme à un neveu et à sa femme, une troisième génération de Bertrand désormais aux commandes. Le réalisateur fusionne les trois époques dans une chronique fascinante d’un demi-siècle de résilience et d’adaptations aux mutations du monde rurale.

Les frères Bertrand dans un documentaire de 1972 de Marcel Trillat. © ORTF

Lorsqu’ils passent le relais en 1997, les trois frères laissent derrière eux une entreprise qui marche, mais à un prix élevé. Ils sont restés célibataires, et ont mis de côté leurs aspirations personnelles par dévouement pour leur terre et pour leur bétail tout au long d’une vie de sacrifices.

Comme l’affirme André, le moustachu, personnage central du film, leur histoire est celle d’une « réussite économique et d’un échec humain ».

Il faut trois générations aux Bertrand pour enfin trouver un équilibre entre le travail et la vie de famille. Aussi l’aide d’une gamme impressionnante de machines qui ont allégé leur travail « Les jeunes ne font presque plus de travaux manuels de nos jours », marmonne André, appuyé sur sa canne, et qui continue à travailler dans les dernières séquences du film. « Mais ils connaissent bien les machines. »

Une bulle protégée

André et ses frères sont à l’origine de la plupart des scènes les plus attachantes du film, qu’ils manient la faucille, qu’ils massent un poulet ou qu’ils appellent chacune de leurs cent vaches par son nom.

Mais le film de Gilles Perret ne se complaît pas dans la nostalgie d’une époque révolue. Il s’ouvre par un plan d’une machine à traire flambant neuve, qu’Hélène, issue de la deuxième génération de la famille Bertrand, présente en plaisantant comme sa « remplaçante », celle qui rendra le travail de son fils moins fatigant et moins répétitif.

Hélène (à gauche), son fils Marc (à droite) et son gen
Hélène (à gauche), son fils Marc (à droite) et son gendre Alex. © Laurent Cousin

Il s’agit de « provoquer » le spectateur, explique Gilles Perret, en montrant une agriculture en phase avec la société et avec les avancées technologiques qui façonnent notre monde.

« Dans de nombreux autres secteurs, la mécanisation a entraîné une destruction d’emplois et la détérioration des conditions de travail », raconte-t-il. Mais « dans ce cas précis, les robots peuvent être d’une grande aide en accomplissant les tâches les plus épuisantes dans ce travail qui requiert une présence humaine 24 heures sur 24, 365 jours par an. »

Le film ne cache pas les conséquences physiques pour les Bertrand. Les deux frères d’André sont décédés quelques semaines seulement après avoir pris leur retraite. Leur neveu est mort à 50 ans, laissant derrière lui Hélène avec trois enfants et une ferme à gérer.

Si l’exploitation perdure, c’est en grande partie parce qu’elle est située en Haute-Savoie, une terre de fromage. Le Reblochon produit par la famille bénéficie de l’Appellation d’Origine Protégée (AOP)

Le label signifie que leur lait est vendu deux fois plus cher que celui des plaines ou des fermes industrielles. Ils œuvrent en réalité dans une bulle, protégés des forces du marché qui laissent d’innombrables autres agriculteurs soumis à la volatilité des prix.

Un travail qui a du sens

Au cours des 25 années qui se sont écoulées depuis qu’il a filmé la ferme pour la première fois, Gilles Perret a réalisé un grand nombre d’œuvres sur les thématiques sociales, en collaboration parfois avec le politique et le journaliste François Ruffin pour dénoncer les effets du capitalisme débridé. Ses films se concentrent sur l’impact humain des transformations économiques et sociétales, mettant en lumière les espaces de résistance.

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Le réalisateur explique que le fait d’avoir grandi aux côtés de la famille Bertrand a contribué à façonner sa vision du monde et ses centres d’intérêt.

« Dans mes films, j’ai essayé de questionner notre relation au travail, le sens de ce que nous faisons, la manière dont nous pouvons améliorer nos conditions de travail, et ce qui peut être fait pour préserver notre environnement », explique-t-il. « Ce sont des choses qui sont au cœur de leur vie ».

Patrick, le frère d'André, en 1997.
Patrick, le frère d’André, en 1997. © Gilles Perret

Pour bénéficier du label Reblochon, l’exploitation est soumise à un cahier des charges strict qui exclut l’utilisation d’aliments non naturels pour nourrir le troupeau et impose une durée minimale de 150 jours de pâturage.

« Cela ne correspond pas tout à fait à l’agriculture biologique mais s’en rapproche beaucoup », assure Gilles Perret. Le réalisateur évoque le rôle des Bertrand dans la préservation de l’environnement autour du hameau dans lequel il vit toujours – à la fois un don de la nature et le résultat d’un effort minutieux.

« L’argent que nous gagnons nous sert à vivre », déclare l’un des frères dans le film, alors qu’il profite de la vue en se reposant sur sa faux après une journée de labeur. « Mais la vraie satisfaction pour nous, c’est de garder la nature propre et saine ».

Cet article a été adapté à partir de l’original en anglais à retrouver ici. 

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