Des lois « contournées » : pourquoi la colère des agriculteurs vise aussi la grande distribution

Des lois "contournées" : pourquoi la colère des agriculteurs vise aussi la grande distribution

Depuis le début du mouvement de contestation des agriculteurs, la grande distribution est régulièrement ciblée. Ils lui reprochent notamment de ne pas respecter les lois Egalim, une série de textes destinés à garantir les revenus des producteurs agricoles face aux aléas des cours des matières premières et de la position dominante des centrales d’achat. Explications.

Des morceaux de palette en bois, des bottes de foin empilées et des flammes au milieu de dizaines de tracteurs à l’arrêt affichant des slogans comme « laissez-nous travailler », « enfants on en rêve, adultes on en crève ». Si cette scène est devenue presque habituelle depuis le début du mouvement de contestation des agriculteurs sur plusieurs axes routiers français, elle s’est aussi déroulée devant les centres stratégiques de la grande distribution.

Dès le 24 janvier, des manifestants ciblaient ainsi l’usine Lactalis de Domfront, dans l’Orne. Le 28 janvier, c’était au tour de la centrale d’achat Système U de Vandargues, dans l’Hérault, d’être prise d’assaut. Mercredi 31 janvier, la Confédération paysanne, troisième syndicat agricole de France, classé à gauche, a de nouveau installé un barrage filtrant devant une centrale d’achat de Carrefour en banlieue toulousaine, et bloqué une plateforme logistique de produits frais Leclerc dans les Bouches-du-Rhône, qui dessert normalement quelque 70 magasins. 


« On veut que la grande distribution et les industriels partagent au mieux leurs marges et qu’elles payent les agriculteurs au prix juste », plaide à l’AFP Laurent Thérond, porte-parole de la Confédération paysanne du Vaucluse.

Dans le même temps, sur les réseaux sociaux, une alerte enlèvement parodique circule depuis quelques jours, appelant à « rechercher » le très médiatique Michel-Édouard Leclerc, président du comité stratégique de la chaîne de supermarchés Leclerc. « MEL [pour Michel-Edouard Leclerc] a disparu en pleine crise du secteur agricole. Si vous avez des informations, prévenez les médias. Point particulier : MEL contourne la loi Egalim en passant par des centrales d’achat étrangères pour ne pas payer les agriculteurs au juste prix », peut-on lire, dans une publication partagée par le groupe Intercéréales, représentants les exploitants céréaliers.

Des lois Egalim « insuffisantes »

Le non-respect de ces « lois Egalim » est au cœur des récriminations des agriculteurs. Théoriquement, ces trois textes, promulgués en 2018, 2021 et 2023, ont pour objectif de garantir aux agriculteurs une partie de leurs revenus en fixant les prix de la matière première agricole lors des négociations commerciales entre les distributeurs et leurs fournisseurs. En d’autres termes, quand le prix de la matière première augmente pour les producteurs, les prix de vente à la grande distribution doivent monter aussi.

« L’idée de cette loi est de limiter la guerre des prix entre les géants de la distribution, qui se fait souvent au détriment des exploitants », explique Yolande Piris, professeur des universités à l’Université de Bretagne sud et spécialiste de la grande distribution. « Car il ne faut pas oublier que les distributeurs et les industriels sont dans une logique de marché concurrentiel. Tout leur intérêt est donc d’aller chercher les plus bas prix possibles. »

« En théorie, cette loi Egalim doit aussi permettre aux agriculteurs d’avoir plus de poids dans les négociations commerciales », poursuit la spécialiste. « Car le rapport de forces est toujours en faveur des distributeurs dans les négociations. Les agriculteurs sont face à une concentration de seulement quatre ou cinq géants de la distribution, surpuissants, qui réclament les prix les plus bas possibles. Ils n’ont donc souvent pas le choix de céder à la pression. S’ils ne signent pas, ils ne vendent pas leur production. »

Mais six ans après la première loi Egalim, ce garde-fou n’a pas fait ses preuves, assènent les syndicats agricoles. « Ces lois ont contribué à protéger le revenu des agriculteurs », salue dans La Croix Patrick Bénézit, vice-président de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire. « Mais on est loin d’être allés au bout de la logique. Souvent nos prix de vente à l’industriel restent inférieurs à nos coûts de production. »

Même constat pour Jordy Bouancheau, membre des Jeunes Agriculteurs (JA) : « On a constaté une augmentation de nos prix de vente, mais en parallèle nos charges ont flambé – énergie, engrais, coûts salariaux… Et si la loi Egalim avait été pleinement appliquée, nous aurions dû constater une hausse proportionnelle à cette flambée. Or ce n’est pas le cas. »

Ces dernières semaines, un cas emblématique est venu illustrer les problèmes entourant les lois Egalim. En janvier, le géant agroalimentaire Lactalis a choisi d’appliquer le même tarif d’achat pour le lait qu’en 2023 – 405 euros les mille litres –, sans tenir compte de la hausse des coûts de production. Les producteurs laitiers sont partis au bras de fer, avec plusieurs semaines de manifestations.

Des centrales d’achat européenne pour réduire la facture

Si cette loi peine à garantir les revenus des agriculteurs, c’est avant tout « parce qu’elle est complexe à mettre en œuvre, mais aussi à contrôler », explique Yolande Piris.

Également en cause, les centrales d’achat européennes – des organisations destinées à négocier pour plusieurs distributeurs les prix des mêmes produits alimentaires et non alimentaires – régulièrement accusées de contourner la réglementation pour tirer les prix vers le bas. En 2016, l’enseigne Leclerc a ainsi lancé Eurelec, une centrale d’achat commune avec l’Allemand Rewe, basée à Bruxelles. De son côté, Système U a rejoint l’allemand Edeka et le Néerlandais Picnic au sein de la centrale d’achat Everest, installée aux Pays-Bas. Carrefour a créé Eureca en Espagne pour toutes ses filiales européennes.

Ces centrales sont censées respecter les lois Egalim pour leurs produits destinés au marché français. Mais, dans la pratique, « nous avons eu des retours selon lesquels les distributeurs qui s’appuient sur ces centrales d’achat n’appliquent pas la loi », dénonce un rapport sénatorial sur le sujet publié en octobre 2023

Du côté des industriels et des distributeurs, on pointe du doigt un grand coupable dans cette course aux prix bas : l’inflation. Poussée notamment par la guerre en Ukraine, les prix alimentaires ont bondi de 20 % en moyenne en deux ans. Pendant des mois, le gouvernement d’Emmanuel Macron avait ainsi appelé à maintenir les prix les plus bas possibles pour préserver le pouvoir d’achat des Français.

« Il y a un an, on nous a quand même demandé de lancer un panier anti-inflation. Le métier de commerçant est de mettre en rayon les produits que les Français ont envie d’acheter. Et ils ont envie de manger des produits français, mais au même prix que ceux importés », insiste aussi sous couvert d’anonymat, le représentant d’une enseigne de distribution, au journal Le Monde, dénonçant des injonctions contradictoires.

La chasse aux sanctions est lancée

Face au mouvement de contestation des agriculteurs, le gouvernement se met en ordre de bataille pour faire pression sur les distributeurs et industriels. Vendredi, le Premier ministre Gabriel Attal avait accusé sans les nommer trois entreprises d’enfreindre les lois Egalim, promettant de les sanctionner très lourdement.

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a annoncé mercredi qu’il renforcerait les contrôles sur les centrales d’achat européennes et doublerait ceux sur les distributeurs, afin de mieux faire respecter la loi Egalim. « Je ne veux pas que le revenu des agriculteurs soit la variable d’ajustement des négociations commerciales », a assuré le ministre sur CNews et Europe 1. « Je suis là pour contrôler, prononcer des sanctions si les contrôles montrent qu’effectivement il y a eu une infraction », a-t-il indiqué, rappelant qu' »en cas de non-respect avéré de la loi Egalim », les entreprises « seront lourdement sanctionnées, jusqu’à 2 % du chiffre d’affaires ». Des menaces qui devraient peser sur les négociations commerciales entre fabricants et commerçants de produits de grande consommation, qui doivent s’achever aujourd’hui.

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