Délaissé par les consommateurs, le bio cherche un soutien public et politique

Délaissé par les consommateurs, le bio cherche un soutien public et politique

De notre envoyée spéciale au Salon de l’agriculture – Alors qu’une étude, publiée mercredi, montre que de plus en plus de consommateurs se détournent des produits bio, poussant certains exploitants convertis à envisager de réutiliser pesticides et engrais, le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, a annoncé une série de mesures pour tenter d’aider le secteur. 

« Clairement, aujourd’hui, si je devais recommencer ma conversion bio, j’y réfléchirais à deux fois ». T-shirt vert fluo sur le dos, Jean-Michel Aurières découpe à la chaîne des quartiers de pommes pour en offrir à quiconque tend la main. Il fait partie de la petite équipe qui gère le stand des pommes bio « Juliet » au Salon de l’agriculture, qui se tient à Paris jusqu’au 3 mars. 

Chez lui, dans le Tarn-et-Garonne, 20 hectares sur les 200 de son exploitation sont destinés à faire pousser ces fruits en agriculture biologique. À cela s’ajoutent quelques hectares de kiwis bio, un peu de céréales, des légumes. « En parallèle, je fais des asperges, des pêches, des nectarines et des pommes en agriculture conventionnelle », poursuit l’exploitant de 58 ans. Et une innovation aussi : « Je suis aussi le seul en France à faire du kiwi rouge sous des serres photovoltaïques ! », explique-t-il sans dissimuler sa fierté. 

Pour Jean-Michel Aurières, le constat est sans appel : c’est l’effet combiné de cette variété de cultures et d’être membre du groupe « Juliet » qui lui permet de garder la tête hors de l’eau et d’être épargné par la crise qui touche le secteur bio. Alors que le marché a longtemps connu une croissance à deux chiffres, il est en effet touché de plein fouet par la guerre en Ukraine et l’inflation. Depuis deux ans, les ventes ont nettement baissé, forçant les supermarchés à diminuer leur offre dans les rayons. Résultat : les producteurs bio ont été contraints de vendre moins…ou à moins cher, alors même que les coûts de production, notamment liés aux prix de l’énergie, flambaient.  

« Avec l’inflation, les clients veulent payer moins cher. Ils veulent du bio au prix du conventionnel. Donc on cède mais, pour nous, faire du bio, c’est plus long, plus cher et plus complexe », témoigne l’exploitant. « Heureusement, nos pommes sont faciles à produire et faire partie d’un collectif permet de fixer nos prix. Mais cela reste beaucoup d’énergie et d’efforts pour un investissement limité et si je n’avais pas mes autres cultures, cela serait très compliqué financièrement », déplore-t-il. 

Jean-Michel Aurières, exploitant bio, fait goûter ses pommes « Juliet » aux visiteurs du Salon de l’agriculture, le 29 février 2024. © Cyrielle Cabot, France 24

Un fonds d’urgence rehaussé mais « insuffisant »

Pourtant, les gérants des quelque 60 000 exploitations bio françaises – 10 % de la surface agricole utile – ont semblé en retrait du mouvement de colère des agriculteurs qui gronde depuis mi-janvier en France. Au premier jour du Salon de l’agriculture, le 24 février, alors qu’il a déambulé pendant plus de dix heures de stand en stand, Emmanuel Macron n’a, à aucun moment, abordé ouvertement la question de l’agriculture biologique.

Si la majorité partage les revendications de leurs confrères et consœurs sur les revenus et les difficultés administratives, la seule mesure ciblée à leur encontre a été annoncée par Gabriel Attal le 26 janvier lorsqu’il avait alloué une enveloppe de 50 millions d’euros d’aides d’urgence au bio.  

Le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, leur a promis une rallonge mercredi 28 février : « Le Premier ministre avait posé [à la fin de janvier] les bases d’un fonds à 50 millions d’euros et on va [le] rehausser à hauteur de 90 millions d’euros », a-t-il annoncé depuis le Salon de l’agriculture, après avoir insisté : « L’agriculture biologique est un sujet qui nous tient à cœur. »

Un signal « positif », mais « largement insuffisant », réagit Philippe Camburet, céréalier bio dans l’Yonne et président de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab). « En 2023, le gouvernement avait débloqué une enveloppe de 104 millions d’euros et cela avait permis d’aider seulement 4 300 exploitations », explique-t-il. « Ce raclage de fond de tiroir ne sera pas suffisant quand 80 % des 60 000 fermes bio sont touchées et que 20 % à 30 % doivent être soutenues. »

Marc Fesneau a également présenté le plan Ambition bio 2027, destiné à accompagner le développement de l’agriculture bio dans l’Hexagone. Avec un objectif : parvenir à atteindre 18 % des surfaces en bio d’ici 2027, contre 10,7 % en 2022. Pour y parvenir, le plan lance plusieurs pistes : stimuler la demande en bio dans la restauration collective et les restaurants, « promouvoir » le respect des objectifs de la loi Egalim – depuis 2022, celle-ci prévoit la commande de 20 % de produits bio dans les cantines – de faciliter les installations en bio ou encore de renforcer la communication auprès des consommateurs. 

Donner le « bioréflexe »

Des mesures qui paraissent d’autant plus importantes au vu des chiffres publiés par l’Agence bio. « En 2022, la part de produits bio dans le panier des Français s’est réduite de 6,4 % à 6 %. Cela nous met au niveau des États-Unis, le pays de la malbouffe », déplore sa directrice, Laure Verdeau.

Selon le baromètre sur la consommation et la perception des produits français publié mercredi, 54 % des Français interrogés disent consommer bio une fois par mois – bien loin des 76 % atteints en 2021. Et ceux qui en mangent une fois par semaine sont passés de 52 % à 30 %.

« Plusieurs raisons expliquent cette chute : une fatigue informationnelle, une défiance envers les labels mais aussi l’image faussée encore souvent attachée aux produits bio », explique Laure Verdeau. « Beaucoup voient les produits bio comme des produits chers qui ne leur sont pas accessibles, même si paradoxalement l’inflation a moins touché ce secteur. Et on imagine souvent des produits bruts, qu’il faut cuisiner. Hors les gens réclament des produits faciles à consommer », détaille-t-elle. 

Les préoccupations sanitaires et environnementales, jusqu’à présent la principale motivation pour la consommation de bio, prennent par ailleurs moins d’importance dans l’esprit des Français interrogés, qui accordent en revanche plus de valeur au plaisir de l’alimentation, selon ce baromètre.

Face à ce constat, Laure Verdeau et l’Agence bio veulent passer à l’offensive. Dans les prochains mois, un « biobus » arpentera la France pour sensibiliser la population via une campagne de communication intitulée « bioréflexe ». « Quand on informe la population sur le bio, elle en consomme », insiste la directrice. 

« Mais en parallèle, on ne va pas oublier d’aller chercher tous les endroits qui ne sont pas la maison et où on peut manger bio : les cantines, les hôpitaux, les lieux publics mais aussi les restaurants », insiste-t-elle. « Aujourd’hui, seulement 1 % des produits achetés par la restauration commerciale est bio. Si ce pourcentage augmentait, cela serait une vraie bouffée d’oxygène. »

Le spectre de la déconversion

Alors que les avantages de l’agriculture biologique pour la santé, l’environnement, la qualité de l’eau, la biodiversité ou encore le bien-être animal ont été démontrés par diverses études scientifiques, tous les acteurs interrogés par France 24 veulent se montrer optimistes et assurent que la crise actuelle est « conjoncturelle » et pas définitive. 

« Preuve en est, beaucoup de jeunes agriculteurs qui s’installent veulent le faire en bio », témoigne Philippe Laymet, paysan bio et président d’Interbio Nouvelle-Aquitaine, association régionale rassemblant les acteurs du secteur. « Mais on a besoin d’une vraie aide pour leur permettre de s’installer et surtout maintenir leur activité », insiste-t-il.  

D’un autre côté, certains agriculteurs bio préfèrent aujourd’hui jeter l’éponge. Le secteur porcin a ainsi connu plus d’arrêts d’exploitations que d’installations en 2022, selon l’Agence Bio. Au total, 3 380 agriculteurs de la filière ont mis fin à leur activité contre 5 245 installations. Environ la moitié de ces interruptions seraient des déconversions – l’abandon du bio – pour revenir au conventionnel. Le reste concerne principalement des départs à la retraite.

« Mais ces exploitants ne font pas ce choix par désamour du bio », insiste Philippe Laymet, lui même vigneron bio en Corrèze. « C’est une crise de la demande. Si la consommation reprend à la hausse, nombreux seront les clients à la conversion. Il nous faut simplement une vraie aide pour traverser cette période. »


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