Déclassement, endettement, normes européennes… les raisons de la colère des agriculteurs français

Déclassement, endettement, normes européennes… les raisons de la colère des agriculteurs français

Les agriculteurs ont entamé un bras de fer avec le gouvernement pour dénoncer le manque de considération à leur égard, la hausse de leurs coûts de production et la multiplication des normes européennes qui, disent-ils, entravent leur travail. Le Premier ministre Gabriel Attal tente de désamorcer le mouvement tandis que le Rassemblement national espère le récupérer, à six mois des élections européennes.

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Les agriculteurs sont en colère contre le gouvernement et ils le font savoir. Depuis jeudi 18 janvier, plusieurs dizaines d’entre eux bloquent une portion de l’autoroute A64, au niveau de Carbonne, en Gironde, pour signifier leur mécontentement. Puis, dans la nuit de jeudi à vendredi, un bâtiment de la direction régionale de l’environnement a été soufflé par une explosion à Carcassonne, sans faire de blessé. Un acte revendiqué par un mystérieux « Comité d’action viticole ».

« Si ça [le mouvement de contestation] part du sud, ce n’est pas anodin, c’est parce que les agriculteurs y sont en première ligne du dérèglement climatique, avec les phénomènes de sécheresse tandis que dans le même temps, on leur rabâche qu’ils n’en font pas assez pour l’environnement », analyse François Purseigle, professeur de sociologie à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse. 

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Le Premier ministre Gabriel Attal va recevoir lundi 22 janvier à Matignon le puissant syndicat agricole FNSEA pour tenter de calmer la colère des agriculteurs. © Michel Euler, AP

Pris de court, le gouvernement a repoussé « de quelques semaines » la présentation de son projet de loi en faveur du renouvellement des générations en agriculture. L’enjeu est pourtant de taille : entre 2010 et 2020, la France a perdu 20 % de ses exploitations agricoles (101 000), selon le recensement agricole.

« Aujourd’hui, beaucoup de jeunes préfèrent ne pas se mettre à leur compte, parce qu’ils gagneraient moins qu’en étant salarié d’une exploitation, alors que ça ne devrait pas être le cas », explique Yohann Barbe, éleveur bovins dans les Vosges. Et les gouvernements peinent à enrayer le phénomène : « D’ici 2026, près de 200 000 agriculteurs auront l’âge de partir à la retraite, mais il n’y a pas assez de repreneurs », pointe François Purseigle. « Il y a un décalage entre le discours de Macron sur le réarmement de la France et la réalité des agriculteurs qui ont le sentiment d’être complètement désarmés. »

« On ne peut pas faire reposer la transition écologique uniquement sur les agriculteurs »

Ce désarmement, Yohann Barbe le constate un peu plus chaque jour : « En 2017, Emmanuel Macron avait fait un super discours à Rungis sur l’agriculture, mais ça n’a jamais été suivi de faits, d’où notre ras-le-bol », raconte-il.

Parti du sud-ouest, le mouvement de contestation des agriculteurs a vocation à s’étendre, préviennent les manifestants, surtout si le gouvernement ne répond pas rapidement aux différents sujets d’inquiétude. À commencer par l’augmentation, depuis le 1er janvier, de la taxe sur le gazole non routier (GNR). Ce carburant polluant, qui est utilisé pour les engins agricoles, a longtemps bénéficié d’aides fiscale du gouvernement. La hausse des taxes sur ce carburant va directement impacter les coûts de production de la filière.  

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Les agriculteurs dénoncent aussi le non-respect de la loi Egalim, votée en 2018, qui prévoyait notamment de répercuter les coûts de production tout au long de la chaîne agroalimentaire lors des négociations commerciales.

« Aujourd’hui, je vends mon lait à Savencia (groupe agro-alimentaire, ndlr), alors que je ne sais même pas combien va coûter le prix du lait au 1er février parce qu’on n’a pas trouvé d’accord avec eux en décembre », s’inquiète encore Yohann Barbe, membre du bureau de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Autre exemple, la loi Egalim prévoyait 20 % d’aliments bios dans les cantines à horizon 2022, un seuil qui stagne toujours autour de 6 % selon Les Echos : « On ne peut pas faire reposer la transition écologique uniquement sur les agriculteurs », s’impatiente Yohann Barbe.

L’union européenne visée

En matière de transition, les agriculteurs s’agacent aussi de l’inflation de normes environnementales sur les productions agricoles. Les exploitants pointent la sur-transposition des directives européennes, qui consiste à adopter des normes nationales plus contraignantes que celles qui résultent strictement des directives européennes. « Nous ne sommes pas opposés à davantage d’encadrement, mais il faut des compensations sur les prix », observe Yohann Barbe. Au risque de pâtir de la concurrence étrangère : en 2022, plus d’un poulet sur deux consommé en France était ainsi importé de l’étranger (Belgique, Pologne, Brésil).

Les agriculteurs pointent d’ailleurs la responsabilité de l’Union européenne. Avec un budget de 53, 7 milliards d’euros pour le mandat 2023-2027, la Politique agricole commune (PAC) est le principal poste de dépenses de l’UE. Et là encore, les agriculteurs pointent des dysfonctionnements : « Pour la première fois, la PAC n’a pas encore été versée à tous nos agriculteurs en 2023. Résultat, plusieurs d’entre eux se retrouvent en difficulté avec leur banque ou leurs fournisseurs qu’ils ne sont pas en capacité de payer », décrit Yohann Barbe.

À cinq mois des élections européennes, le Rassemblement national n’a pas hésité à récupérer cette colère contre Bruxelles pour lancer sa campagne. Le chef de file du RN et tête de liste aux européennes, Florent Bardella, a d’ailleurs passé la journée de dimanche sur les terres viticoles du Médoc (Gironde) au contact des exploitants : « L’Europe de Macron veut la mort de notre agriculture » en ne « cessant de la mettre en concurrence avec des produits agricoles venus du bout du monde qui ne respectent aucune des normes (…) imposées aux agriculteurs français », a-t-il lancé aux journalistes présents.

Pour le sociologue François Purseigle, il ne fait aucun doute que la colère des agriculteurs sera un thème majeur des prochaines européennes : « S’il y a bien une chose qu’ils ont déjà réussie, c’est la mise à l’agenda politique des questions agricoles. » Tout juste nommé Premier ministre, Gabriel Attal s’est aussi précipitée dans le Rhône samedi, avant de recevoir la FNSEA et les Jeunes agriculteurs à Matignon lundi pour tenter d’apaiser la grogne. Une manière de gagner du temps ? « La politique consiste aussi à répondre à des sentiments », glisse le sociologue. De leur côté, les agriculteurs ont déjà annoncé qu’ils n’hésiteraient pas à bloquer Paris si leurs revendications n’étaient pas prises en compte, ni à perturber le salon de l’Agriculture, qui commence le 24 février.

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