Affaire Rubiales : Jennifer Hermoso, de légende du football à symbole de la lutte pour l’égalité

Affaire Rubiales : Jennifer Hermoso, de légende du football à symbole de la lutte pour l'égalité

En août 2023, Jennifer Hermoso est entrée dans l’histoire du football en remportant la Coupe du monde avec l’équipe nationale espagnole. Mais la joie de ce sacre a été ternie par le scandale du baiser forcé de Luis Rubiales, désormais ex-président de la Fédération espagnole de football. La numéro 10, qui a porté plainte, a témoigné mardi devant le juge chargé de l’enquête. Portrait de celle qui est devenue un symbole du #MeToo du football espagnol. 

Reine du football espagnol, Jennifer Hermoso a toujours su se faire entendre. Sur le terrain, ses dribbles fulgurants et ses buts imparables l’ont propulsée au rang de légende. Hors du terrain, elle est désormais devenue un symbole international de la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes. 

Le 20 août 2023, l’histoire de Jennifer Hermoso, alias Jenni, a basculé. Après la victoire de l’Espagne en Coupe du monde, le président de la Fédération espagnole de football, Luis Rubiales, l’a embrassée de force sur la bouche. L’agression a provoqué un tollé en Espagne et dans le monde entier, le forçant à démissionner.  

La joueuse espagnole a témoigné, mardi 2 janvier, devant le juge chargé de l’enquête, déclarant que le baiser n’avait été « à aucun moment consenti » et qu’elle avait subi d’intenses pressions, selon une source judiciaire. Elle a déclaré avoir été victime de “harcèlement” de la part de Luis Rubiales, et de son entourage, ayant « altéré sa vie » et « produit une situation de troubles et de tristesse ». 

L’agression de Jenni Hermoso a mis en lumière le sexisme qui sévit encore dans le monde du football. Elle est devenue, malgré elle, une source d’inspiration pour les femmes du monde entier, qui voient en elle un symbole de force et de courage. Avant ce scandale, elle était déjà une figure emblématique dans le milieu : elle a marqué une époque, non seulement pour avoir joué pour certaines des meilleures équipes d’Espagne, mais aussi pour avoir porté les couleurs de la sélection nationale, devenant la meilleure buteuse de l’histoire de la sélection espagnole. 

Pas de modèle féminin 

Jennifer Hermoso Fuentes est née le 9 mai 1990 à Madrid, terre de football. Elle grandit dans le quartier populaire de Carabanchel entre un père fonctionnaire et une mère femme au foyer. Mais surtout avec un grand-père gardien de but pour l’Atlético de Madrid qui lui inculque l’amour du football dès son plus jeune âge. 

Alors adolescente, Jenni Hermoso admire l’Argentin Fernando Redondo et le Français Zinedine Zidane. « À l’époque, il était impossible de trouver un match de football féminin à la télévision », témoigne-t-elle auprès du journal El Pais en mai 2020. « J’ai grandi sans miroir dans lequel je pouvais me regarder. Je n’avais pas de point de référence et je suivais le joueur masculin qui était à la mode. » 

Sa rencontre avec la meilleure buteuse de l’Atlético, Ana Fernandez Navarrete, alias « Nervy” est une révélation. « Elle était ma grande idole, je n’avais jamais eu de modèle féminin. Elle est gauchère, comme moi, elle jouait au même poste que moi et j’aimais sa façon d’être. Elle avait beaucoup de charisme », poursuit Jenni Hermoso dans El Pais. 

Avec les conseils et le soutien de son grand-père, Jenni Hermoso passe les tests pour entrer à l’Atlético de Madrid et commence sa carrière à 12 ans au sein du club. À 14 ans, elle a fait ses débuts professionnels en marquant un but lors d’une victoire 6-0 contre Vicalvaro. Elle s’impose rapidement grâce à sa vision du jeu, sa capacité à créer des déséquilibres dans les lignes adverses et son sens du but. Elle y restera six saisons.

Ascension fulgurante 

En 2010, alors qu’elle a 20 ans, le Rayo Vallecano de Madrid, l’une des meilleures équipes du championnat, fait appel à elle pour renforcer son attaque en vue de sa participation à la Ligue des champions féminine. Elle quitte alors son club formateur et ne tarde pas à confirmer ses qualités : elle marque notamment le but victorieux qui assure le titre de Superliga au Rayo Vallecano. Mais la crise financière qui frappe le club l’oblige à se séparer de plusieurs de ses joueuses, dont Jennifer Hermoso. 

Après un détour par la Suède et le club de Tyreso, elle signe au FC Barcelone, où elle va connaître une ascension fulgurante. En une saison, elle joue 14 matches et marque neuf buts, dont deux décisifs pour remporter la Liga face à l’Atlético de Madrid et la Coupe de la Reine face à l’Athletic Club. 

Après une année en retrait à cause d’une blessure, Jennifer Hermoso revient en force en 2016 et devient la meilleure buteuse de la Ligue des champions, avec 24 buts. Elle consolide son titre en 2017, avec 35 buts en championnat, et joue un rôle déterminant dans la victoire du FC Barcelone en Liga et en Coupe de la Reine. 

À l’été 2017, elle signe au Paris Saint-Germain, où elle marque des buts importants, mais sans parvenir à atteindre la régularité qui était la sienne au FC Barcelone. Elle remporte toutefois la Coupe de France et termine vice-championne de France. 

En 2018, Jennifer Hermoso retrouve l’Atlético de Madrid, son club formateur. Elle s’impose rapidement comme la meilleure buteuse du championnat d’Espagne. L’année suivante, elle retourne au FC Barcelone, où elle poursuit sa progression. Elle devient la meilleure buteuse de l’histoire du club avec 123 buts. 

La Madrilène est nommée deuxième au Ballon d’Or féminin en 2021, derrière sa coéquipière Alexia Putellas. Après avoir remporté de nombreux trophées en Europe et avoir terminé cinq fois meilleure buteuse d’Espagne, Jennifer Hermoso rejoint le club mexicain de Pachuca en juin 2022. Son arrivée est saluée comme la plus importante signature de l’histoire du football féminin mexicain et latino-américain. 

Agression sexuelle 

Malgré une absence lors de l’Euro-2022, elle est rappelée en équipe d’Espagne pour la Coupe du monde 2023 en Australie et en Nouvelle-Zélande. Joueuse la plus âgée de l’aventure, Jennifer Hermoso veut en découdre et faire profiter de son expérience à ses partenaires. Lors du deuxième match contre la Zambie, elle marque deux buts, honorant ainsi sa 100e sélection avec l’équipe nationale et inscrivant son 50e but. Avec son équipe, elle atteint la finale contre l’Angleterre. L’Espagne remporte le match grâce à un but de Marta Cardona et obtient sa première Coupe du monde. 

Jennifer Hermoso a enfin réalisé son rêve. Elle est championne du monde. Mais la joueuse aura à peine le temps de savourer sa consécration. Lors de la remise des médailles, elle est embrassée sur la bouche par surprise par Luis Rubiales, alors président de la Fédération espagnole de football. 

L’image fait le tour du monde et suscite une vague d’indignation. Quelques jours plus tard, la jeune femme sort du silence et dénonce un acte « sexiste, déplacé et sans aucun consentement ». Elle porte plainte contre Luis Rubiales, qui affirme qu’il ne s’agit que d’un « petit bisou consenti ». Mais, sous la pression, il est finalement contraint de démissionner. Il est inculpé d' »agression sexuelle » par la justice espagnole et suspendu pour trois ans de toute activité liée au football par la Fifa. 

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« Changer les mentalités” 

L’agression de Jenni Hermoso provoque une onde de choc dans le football féminin espagnol, s’inscrivant dans un contexte déjà difficile au sein de la sélection nationale. Des joueuses dénoncent depuis des mois les méthodes jugées « dictatoriales » du sélectionneur, Jorge Vilda, qui bénéficie du soutien indéfectible de son président. Jennifer Hermoso a soutenu ce mouvement des « frondeuses » qui a boycotté les sélections, mais elle a elle-même continué à jouer pour l’équipe, jugeant que ce serait « toujours une fierté et un privilège d’y être appelée » quel que soit le contexte.

Après l’affaire Rubiales, les joueuses décident de boycotter de nouveau, pendant plusieurs jours, les sélections, exigeant des « changements immédiats et profonds » au sein de la fédération. À travers le monde, Jennifer Hermoso reçoit un soutien massif de la part de la communauté du football. Des banderoles et des t-shirts avec le slogan « Nous sommes tous Jenni » sont déployés sur des terrains en Espagne, aux États-Unis et au Mexique. 

Hors du milieu footballistique, la vague de solidarité avec Jennifer Hermoso se répand sur les réseaux sociaux. Sous le slogan #SeAcabo (« c’est terminé »), des milliers de personnes, en majorité des femmes, dénoncent alors publiquement leurs agresseurs et racontent des cas similaires à ceux subis par la joueuse. 

« Je veux qu’on se souvienne de moi comme d’une personne qui a voulu hisser l’Espagne au sommet, mais surtout comme d’une personne qui a essayé de changer les mentalités », a déclaré en novembre Jennifer Hermoso à GQ Espagne, qui l’a élue femme de l’année 2023, dans sa première interview depuis l’affaire du baiser forcé. 

La joueuse de 33 ans, qui a fait un retour triomphal sous le maillot de la Roja en octobre dernier et qui vient de signer avec le club mexicain Tigres Femenil, affirme vouloir désormais « profiter de son sport ». Elle souhaite aussi que le mouvement féministe #SeAcabo ouvre “une nouvelle ère” pour le sport féminin. 

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